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Cartographier la misère du monde : Bourdieu, trente ans après

Il y a presque trente ans, Pierre Bourdieu (1930-2002) publiait un grand livre d’enquêtes collectif de presque 1 000 pages, La Misère du monde (éd. du Seuil), qui dressait un état des lieux social de la France. Nombre de ses constats semblent toujours d’actualité.

Cartographier la misère du monde : Bourdieu, trente ans après


Une formule célèbre de Michel Rocard, datant de 1989, dit que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » (même si, ajoutait-il aussitôt, elle doit en prendre sa part). Quand, deux ans après, Pierre Bourdieu publie, avec un clin d’œil malicieux à la phrase du maire de Conflans-Sainte-Honorine, La Misère du monde en 1993, son objectif est moins d’accueillir la misère que de tenter de la cartographier. Ce livre d’enquête sociale est le résultat monumental d’un travail collectif mené durant trois ans par Bourdieu avec une équipe d’une vingtaine de chercheurs. Il connaîtra un succès important avec 80 000 exemplaires vendus et un face-à-face, qui est resté dans les mémoires, entre les deux Pierre, l’abbé Pierre et Pierre Bourdieu, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, sur le plateau de l’émission La Marche du siècle de Jean-Marie Cavada, le 16 avril 1993.

Mais d’abord, qu’est-ce que la misère ? Le terme est en effet ambigu et évoque immédiatement les situations spectaculaires de grande précarité, voire de quasi-dénuement, type SDF, camp de migrants sous des tentes ou « colline du crack ». Or, il ne s’agit pas pour Bourdieu de décrire en 1 000 pages ce seul type de situations (même si elles y ont leur place). Pour le professeur au Collège de France, la misère du monde englobe, avec des degrés d’intensité divers, l’ensemble des souffrances sociales du quotidien qui peuvent s’exprimer à travers un kaléidoscope de situations individuelles très variées permettant de comprendre les grandes évolutions de la société depuis plusieurs décennies. On croisera ainsi dans cette enquête aussi bien des ouvriers que des employés, des fonctionnaires, des étudiants, des « jeunes » des cités de banlieue ou encore des sans-abri, des militants politiques, des agriculteurs, des lycéens, des professeurs,...

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