BioéthiqueGPA

Main basse sur le vivant

La science fait la différence entre matière inerte et matière vivante. Le capitalisme, non. Ce dernier repose sur la fuite en avant, vers toujours plus de marchandisation des choses, des corps et des êtres. Jusqu'à l'irréparable ?

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C’est une histoire en soi que celle de l’homme et son environnement, et plus avant, avec lui-même. L’homme, le monde. Deux entités qui constituent aujourd’hui des évidences, et qui sont pourtant purement et simplement indissociables au siècle d’Aristote.

Le biologiste d’avant-garde développe au IVe siècle avant Jésus-Christ une conception téléologique de la nature dans laquelle le physique n’est pas séparable de la métaphysique : les éléments naturels – et par là le corps humain – sont l’union de la matière (hyle) et de la forme (morphe). Aux antipodes de la pensée contemporaine, corps et âme sont non seulement indissociables mais irrémédiablement liés. Ils forment un tout. L’homme est partie d’un cosmos, et la nature, alors non conceptualisée comme telle, conçue comme extériorité n’a… aucun sens.

Il va sans dire que des siècles plus tard, la force avec laquelle s’impose la philosophie cartésienne, toujours vivace, va balayer définitivement l’empreinte aristotélicienne encore présente au début du XVIIe siècle. L’emporte une conception du monde, de l’homme, du vivant, radicalement nouvelle. La formulation (cartésienne) est devenue canonique : l’homme se rend « comme maître et possesseur de la nature ». Et si le souhait du philosophe se limite alors à jouir des « fruits de la terre » et à « la conservation de la santé », son sens a depuis pris un tour dramatiquement prophétique. En réalité, Descartes pose les prémices d’une ère dans laquelle l’homme va non seulement se saisir du vivant, mais le manipuler, et cela grâce à une technique toujours plus performante et invasive.

Si au XVIIe siècle, l’invention du microscope et la confirmation de l’héliocentrisme marquent l’aube d’une ère nouvelle, les deux révolutions industrielles des siècles suivants inaugurent quant à elles une accélération technique sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Accélération non seulement technique mais également individuelle et sociale qui, selon le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa, auteur d’...