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La gauche et la droite, une invention française

ENTRETIEN. À l’occasion de la sortie de son livre La Droite et la Gauche. Histoire et destin (coll. Le Débat, éd. Gallimard), le père du concept de « fracture sociale » revient sur l’histoire, plus complexe qu’on ne le croit, de la bipolarisation de la vie politique française, et précise sa propre position par rapport au clivage qui se fait jour à présent, entre mondialisme et souverainisme.

La gauche et la droite, une invention française


F.P. : De quand date la naissance du clivage droite-gauche en France ?

Marcel Gauchet : Le clivage droite-gauche s’installe véritablement quand se décante ce qui va être le grand problème français du XIXe siècle, à savoir l’alternative république/monarchie. Il sort du débat sur l’héritage de la Révolution française. Pour ou contre la Révolution, et quelle Révolution, 1789 ou 1793 ? Le spectre droite-gauche se définit en fonction de la réponse à ces questions.

F.P. : Faire naître le clivage dès 1789, comme le veulent les manuels scolaires, au moment du vote sur le droit de veto royal, est donc largement abusif ?

M.G : C’est au sens propre un mythe d’origine. Le partage symbolique de 1789 a été fondé rétrospectivement dans les années 1830 par les historiens pour enraciner un clivage en train de se mettre en place, alors qu’il n’avait eu qu’une existence marginale durant la Révolution. Même au cours de l’épisode le plus radical de la Révolution, c’est-à-dire la dictature jacobine entre juin 1793 et juillet 1794, le clivage n’a aucun rôle pratique. Ce n’est pas le langage des acteurs. Il faut attendre l’avènement du parlementarisme sous la Restauration, à partir de 1815, pour qu’une relation se tisse entre le langage parlementaire et les options électorales. Cette idée de clivage est étrangère aux révolutionnaires, car ils ne conçoivent pas du tout le régime d’assemblée comme la représentation du partage des opinions dans la société.

F.P. : Vous écrivez d’ailleurs que les députés révolutionnaires « répugnent à l’embrigadement »

M.G : La Révolution française s’est faite au nom d’une idée très forte de l’individu contre les groupes et les corporations. Elle est donc constitutivement opposée aux partis. Cela conduira sous le Directoire jusqu’à tirer au sort la place des députés, précisément pour éviter tout type de regroupement !...

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